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Tours Madame

Tours… Le nez en l’air

Pause. Il suffit de se mettre en mode pause… et de poser son regard sur du « pas regardé », voire du «jamais vu». Un arrêt sur images qui a valeur de voyage, tant il est vrai que « le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages mais à avoir de nouveaux yeux » (Marcel Proust).

De nouveaux yeux que nous vous convions à ouvrir le nez en l’air dans le résidentiel quartier des Prébendes, dont l’originalité réside dans l’homogénéité du principe constructif, le regard s’imposant çà et là sur des bâtiments ou des détails architecturaux d’un indéniable cachet. Quelque trois heures de régal à ciel ouvert, avec l’avenue de Grammont en dessert et le boulevard Béranger pour se mettre en bouche. A vos marques, prêts… marchez !

Tracé sur l’emplacement des remparts, l’ex-Mail prit partiellement son nom en 1843, du vivant du chansonnier Pierre-Jean de Béranger, qui connut l’exil à Tours sous la Restauration, pour avoir écrit des chansons et pamphlets corrosifs à l’encontre du clergé, de la noblesse et du pouvoir. Sa popularité lui valut même des obsèques nationales. Pourtant, combien de Tourangeaux pourraient aujourd’hui dire qui fut ce Béranger de leur plus célèbre boulevard. Le plus cossu aussi, notre balade commençant là où avaient lieu au XIXe siècle les exécutions capitales en public, face à la prison, sur l’emplacement de laquelle fut construit, de 1935 à 1937, l’immeuble des « télégraphe – poste – téléphone », œuvre de l’architecte Maurice Boille. Ornée de sculptures et de ferronneries, son imposante façade s’enorgueillit du blason de la ville de Tours, « de sable à trois tours d’argent, au chef d’azur chargé de trois fleurs de lis d’or ». Des tours qui soutenaient en effet les lys de la couronne, Tours ayant été l’une ce ces « bonnes villes » sur lesquelles la monarchie pouvait s’appuyer  en périodes de turbulences.

De ce monumental bâtiment, dix minutes suffisent, le long d’hôtels particuliers souvent de caractère, tel ceux des barons Auvray au n°48, Galdemar au n°78 et Delatre au n°94, pour arriver au n°116, face au plus insolite, ce baroque Castel Béranger de brique et de pierre, coiffé de pittoresques cheminées. Longtemps faculté de droit, et toujours annexe de l’université, il fut bâti de 1884 à 1887 pour l’influente famille de banquiers Goüin. Collaborateur d’Eiffel, l’architecte parisien Stéphen Sauvestre en fit un manoir Louis XII aux réminiscences néo-gothiques et anglo-normandes, l’exubérance de son décor extérieur, notamment de gargouilles, méritant que l’on s’aventure dans la cour.

De retour vers la poste, on prendra le temps de s’arrêter devant le beau bâtiment de la Caisse d’Epargne, bâti en 1854, avant de s’engouffrer par la rue George-Sand dans ces paisibles Prébendes où, le long de rues en damier peu larges à angles droits, s’alignent jointivement des maisons à un ou deux étages, à la façade sur rue souvent étroite, mais construite en profondeur,  et prolongées souvent d’un jardinet : le fameux « particulier tourangeau », surélevé de quelques marches par rapport au niveau de la rue, puisque la nappe phréatique interdisait les caves trop enterrées. Quartier « rupin » dès ses origines, dans la seconde moitié du XIXe, les Prébendes offrent une belle leçon d’architecture, de néo-gothique en néo-Renaissance, certains « particuliers » offrant un  décor Art nouveau où abondent les motifs végétaux, et d’autres un décor Art déco des années 1930, qui prône une architecture aux ornements plus discrets, cet art habillant les constructions en béton de mosaïque, de stuc ou de fer forgé.

Au premier carrefour, celui de la rue Victor-Hugo, un premier arrêt s’impose face à la façade Art déco, signée Eugène Devernois, d’un ancien cinéma, qui fut au préalable le superbe Théâtre Français. En retrait, à l’angle de la rue de la Dolve, se détache un immeuble en rotonde de 1884, œuvre du sculpteur Henri Varenne et de l’architecte Henri Racine, qui reprit là un modèle très fréquent dans le Paris de la IIIe République, illustration des poncifs de l’esthétique haussmanienne, avec ses colonnes supportant une puissante corniche à modillons. Couronnant cette rotonde, le dôme donne à l’ensemble un indéniable cachet.

Quelques pas plus loin, nous voilà dans l’interminable rue d’Entraigues, face à la monumentale façade du lycée Balzac, due à Benjamin Chaussemiche, qui venait d’être sacré Grand Prix de Rome, lorsqu’il lança le chantier, en 1900, du premier lycée de jeunes filles de Tours, ouvert en 1904, près d’un siècle après celui de garçons. De vastes dimensions, puisque se déployant jusqu’à la rue Origet, il est remarquable par la sculpture de son fronton, signée François Sicard, qui y a représenté des jeunes filles lisant dans un parc. En reprenant la rue George-Sand, passée la remarquable façade de ce qui fut l’Académie de Danse, au n°57, on arrive dans la rue Origet, qu’il convient de remonter sur cent mètres à peine pour s’arrêter sur la curieuse maison en brique et pierre du n°15 et celle au beau balcon du n°17.

De retour rue George-Sand, cap sur le jardin des Prébendes, par la toute proche rue Roger-Salengro, la plus riche du quartier en façades de caractère. Face au jardin, se distinguent celles des n°53 à 57, mais le plus bel alignement se déploie plus à l’ouest, face à l’église moderne Sainte-Jeanne-d’Arc, du n°85 au n°117. On est là au cœur de ces Prébendes tirant leur nom des revenus que prélevaient les chanoines de la paroisse Notre-Dame-d’Oé.

Pour se mettre au vert à l’issue de ce festin minéral, il suffit de traverser la rue et d’entrer dans cet harmonieux jardin des Prébendes conçu sur une partie des terres que le ruisseau de l’Archevêque rendait si marécageuses qu’on y pêchait des grenouilles. Créé par le paysagiste Eugène Bühler, qui, avec son frère, co-signa entre autres grands parcs celui de la Tête d’Or à Lyon, il donna du travail, de 1872 à 1874, à maints ouvriers que la guerre contre la Prusse avait privé d’emploi. Sur quatre hectares qu’il travailla à l’anglaise, Bühler dessina de grandes allées sinueuses, jouant avec les fuites et les retours de lumière. Regroupés par essences (cèdres, platanes, tilleuls, séquoias géants…), feuillus et conifères forment des semblants de bois qui contrastent avec de vastes pelouses sur lesquelles on peut enfin marcher. Coiffée sur son île de majestueux cyprès chauves, la grande pièce d’eau se déploie jusqu’à l’esplanade du kiosque à musique en brique, bois et métal. Longtemps fief des fanfares, il fut le lieu de rendez-vous des militaires casernés alentour… et des filles à marier de la bourgeoisie tourangelle.

Il y a là de la sérénité, cygnes et canards ajoutant au suranné de ce lieu poétique qui inspira la plume de Léopold Sédar Senghor, alors qu’il était professeur de français et de latin au lycée Descartes. Des vers qui légitiment depuis quelques années une nouvelle sculpture, ciselée en creux par Michel Audiard, à la gloire de cet humaniste éclairé que fut le premier président de la République du Sénégal. De longue date statufiés, Ronsard, Racan et le Général Meusnier n’en ont pas pris ombrage en ce jardin ombragé où le tout-Prébendes aime se saluer le dimanche après-midi.

De retour de l’autre côté des grilles de cet intemporel ailleurs, côté est, nous voilà dans la rue… desPrébendes, qui s’enorgueillit aussi de maisons de grand cachet, du n°30 au n°42 notamment. Donnant sur cette rue avec vue, la discrète rue Estelle permet de rejoindre la rue George-Sand, d’où, sur la gauche puis tout de suite à droite, la rue Alfred-de-Vigny nous ramène vers l’avenue de Grammont, peu avant laquelle, aux n°13 et 15, on ne peut que s’extasier sur trois pittoresques demeures de toute beauté.

Quelques pas plus haut, au n°39, il faut plus que jamais lever le nez : nous voilà face au très haut immeuble des Tournesols, qui prend ses aises jusque sur l’avenue. Très remarqué lors de son achèvement, vers 1891, il eut droit aux honneurs de la presse parisienne, qui en publia les plans. Se caractérisant par son balcon continu qui file sur toute la longueur du dernier étage et par sa travée de «box-windows» typiques de l’architecture métallique fin XIXe, cette œuvre imposante de l’architecte Jean-Marie Hardion se révèle haussmanienne, le balcon en fer forgé du quatrième étage semblant soutenu par de puissantes consoles sculptées. Un grand bouquet de tournesols, à l’angle, justifie le nom d’un des rares immeubles où Tours se la joue à la parisienne.

Nous voilà d’ailleurs dans cette grande voie nord-sud tracée dès 1679, mais qui ne connut son essor qu’après l’annexion, en 1846, de la commune de Saint-Etienne. Avant de regagner la place Jean-Jaurès, on prendra le temps de traverser l’avenue pour la remonter jusqu’au n°62 pour admirer au-dessus de la porte d’entrée l’un des plus beaux mascarons de Tours, en l’occurrence le visage souriant d’une femme à la chevelure ondulante. Signé du grand sculpteur Georges Delpérier, ce haut relief à l’esthétique très Belle Epoque est l’un des rares témoignages de l’art nouveau à Tours. Au n°58, une superbe maison tout juste restaurée atteste qu’un ravalement de façade éclaire ces merveilles que l’œil ne prend pas le temps de distinguer dans la grisaille.

Prendre le temps… Justement, si l’on s’arrêtait enfin place Michelet, dans cette église Saint-Etienne que bien peu de Tourangeaux connaissent de l’intérieur. néo-gothique à chapiteaux, mérite l’étape place Michelet. Œuvre de l’architecte diocésain Gustave Guérin, qui en édifia d’innombrables, elle fut consacrée en 1874. D’un style néo-gothique à chapiteaux, elle est notamment remarquable par sa nef à trois vaisseaux donnant sur une lumçineuse abside à verrière historiée. Maints autres vitraux de l’atelier Lobin ajoutent à l’éclat de cette église qui pâtit de sa banalité extérieure. En en sortant, l’œil s’arrêtera sur la maison d’en face à gauche, qui a conservé ses murs peints à la gloire des rillettes de Tours.

De retour dans l’épicentre de Tours, à l’angle de la rue de Bordeaux, on se doit encore de solliciter son cou pour atteindre la rotonde à coupole de l’ex-hôtel Métropole, fermé en 1979 et dont ne subistent que les façades et les deux colonnes de granit rose de la porte d’entrée. Edifié de 1904 à 1907 sur les plans de Jean-Marie Hardion, ce prestigieux Métropole rivalisa trois quarts de siècle durant avec le plus célèbre encore hôtel de L’Univers voisin.

Justement ! Fin de l’itinéraire devant un verre, sous la verrière de L’Univers. Datée de 1896 et récemment restaurée, elle mérite qu’on s’asseoit enfin, mais toujours le nez en l’air, ses quatre vitraux étant vraiment remarquables. L’un d’entre eux y représente sur fond du Pont de pierre deux femmes, symbolisant le jour et la nuit. La brune et la blonde… L’une aurait été la femme du propriétaire, l’autre la maîtresse. Mais l’on se perd en conjectures pour savoir laquelle est l’une, laquelle est l’autre…

Tours, le nez en l’air, visitez le centre-ville de Tours

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